Je ne sais pas comment réagir à ta mort.
Après tout, on avait rien partagé d’autre que des fins de nuits ivres en corps à corps.
Je voudrais m’en tenir à notre dernier échange, à l’engueulade, et que ça me fasse rien, déterminée à te classer dans la catégorie des connards qui jonchent de remords et regrets les chemins de ma vie.
Indécise et fébrile, comme l’animale pétrifiée dans les phares d’une voiture, je n’arrive pas à sortir de ce choc immobile face à la nouvelle de ton décès. Je vois fleurir les hommages par tous ces hommes que je ne côtoie plus à juste titre. Je ne vois pas cependant les mots et les choses que nous savions toustes de toi, celles qui nous inquiétaient, qu’on murmurait en ton absence, et qui faisaient de toi l’écorché vif. On pouvait presque le voir à l’œil nu… pourvu qu’on te regarde vraiment.
Si nombreux étaient-ils ces hommes, amis, collègues, à t’accueillir dans toute ton humanité, même la plus déchirée. Le savais-tu ?
Comment pleure-t-on un amant de passage ? Ai-je le droit, d’abord, de pleurer ? De me rappeler ce qui était doux et bon avec toi, malgré la sécheresse de nos derniers mots l’un à l’autre et du silence qui s’en suivit ? Ai-je le droit de sourire aux circonstances de notre première rencontre, de rire au souvenir de ton insolence assumée et ton culot éclatant ? Ai-je le droit de me laisser envahir du goût qui me submerge, ce vin rouge, ce rouge qui tâche, âpre, caustique presque… ce goût fantôme, ce goût de nuit, qui innonde ma bouche avec amertume, avec tristesse, avec regret, avec culpabilité, avec tout plein de sentiments auxquels je n’ai pas droit… je crois.
Comment pleure-t-on un amant de passage, avec qui on a partagé corps mais pas forcément âme ? Avec qui on a versé des rires mais pas versé des larmes ? Avec qui on a hurlé de plaisir comme de colère ? Comment pleurer le furtif, l’incandescent, comment pleurer l’éphémère ?
Je voudrais que ta mort ne me tire aucun sanglot, toi qui me blessa tant ; je peux le dire maintenant que tu n’es plus là pour l’entendre. Je voudrais que dans cette blessure passée, cette blessure tissée de ta désinvolture légendaire et dont la cicatrice s’éventre aujourd’hui malgré moi, s’engouffrent et disparaissent toutes ces émotions qui me chavirent, me possèdent, m’accablent.
Je n’y ai pas droit… je crois.
Comment pleure-t-on un amant de passage ? Comment lâcher prise depuis l’imprenable citadelle de mes principes d’acier, de ma vertue idéologue… pour simplement être triste, dans le chaos des sentiments humains, aussi clandestine fût la rencontre, aussi fugace fût le moment.
Je n’y ai pas droit… je crois.
Car comment pleure-t-on un amant de passage ?
Surtout quand c’est toi ?


